13.2.18

Quel est ce désert du Carême ?



A quelle « traversée » sommes-nous donc invités ?
Quel « combat » avons-nous à mener et contre « qui » ?
Jésus se retire quarante jours au désert après le baptême de Jean dans les eaux du Jourdain.
Géographiquement, les deux lieux sont voisins.
Comme si, au seuil de sa vie publique, avant de se mettre à parler et à guérir, Jésus devait faire un détour, traverser les eaux rêches et sèches d’un autre « baptême ».
Un baptême de
feu, de lutte, de faim et de soif.
Comme si la fécondité de sa parole dépendait de cette traversée brûlante.
Comme si, pour murir, sa vocation devait d’abord s’enfouir dans l’aridité rude du désert… « Si le grain ne meurt… »
Luc nous dit que Jésus fut, « pendant 40 jours, tenté par le diable ».
En grec, « diabolos » se traduit par « diviseur ». Le « diabolos » est ce qui nous divise.
Il y a bien sûr, les divisions entre nous, dans nos vies sociales, familiales, conjugales, amicales, professionnelles, ecclésiales…
Mais il y a peut-être d’abord ces « divisions » à l’intérieur de nous, ce cœur divisé, partagé, blessé qui nous fait dire, si souvent, avec saint Paul :
« Ce que je veux, je ne la fais pas ; et ce que je ne veux pas, je le fais ».
Oui, notre cœur est si souvent divisé, partagé entre des désirs contradictoires :
- nous voudrions aimer mieux, mais nous ne nous donnons pas les moyens de changer.
- nous voudrions être davantage solidaires des plus fragiles, mais nous ne bougeons pas, ou si peu.
- nous voudrions prier plus souvent, mais ne laissons pas de place à Dieu dans notre quotidien.
C’est à cela que nous convie le désert de Carême : lutter contre nos divisions et tiraillements intérieurs, ce « diviseur » qui nous sépare de nous-même, essayer d’unifier notre désir, purifier nos faims et nos soifs si souvent cantonnées dans l’avoir, si peu ouvertes à l’être.
Oui, le temps du désert, c’est le temps du désir. Un temps où nous prenons le temps d’écouter enfin cette « voix de fin silence » qui, en nous, nous appelle à devenir qui nous sommes. A répondre enfin à la vocation de notre baptême.
Le temps du Carême, c’est le temps où nous avons à travailler à notre libération et à notre unification.
On dit d’un homme sous l’emprise du diable, qu’il est « possédé ».
Eh bien, le Carême, c’est le temps de la dépossession où nous avons à couper, élaguer, émonder toutes ces chaînes qui nous empêchent de faire en nous l’unité.

Nous voici invités par l’Esprit à purifier notre désir :
- Qu’est-ce que je veux vraiment faire de ma vie ?
- Qu’est-ce qui est vraiment essentiel pour moi ?
- Qu’est-ce qui entrave ma marche vers cet essentiel ?
- Que me faut-il changer pour répondre mieux, plus fort, plus vrai, à l’appel de l’Évangile ?

L’appel du désert est en fait un triple appel :

D’abord appel à la solitude. Impossible de mener un fécond discernement spirituel si nous ne prenons pas régulièrement des temps de solitude. Des moments où nous abandonnons notre personnage social, où nous ne nous définissons plus par notre métier, nos engagements, notre CV… Un temps où nous nous confrontons à la nudité de notre être. Le désert du Carême nous invite à cette solitude qui nous permettra, au sens fort de l’expression de « nous retrouver », de nous trouver à nouveau. Alors nous pourrons découvrir que cette solitude est « habitée ». Qu’en fait, nous ne sommes pas seul, mais sous le regard de la Divine Présence et que seul, ce regard de Dieu peut nous offrir notre identité véritable.
Le désert est aussi appel au silence. Impossible d’entrer en secret dialogue avec nous-même, impossible d’entendre, en nous, les murmures de l’Esprit, si nous ne plongeons par régulièrement dans le silence. Il nous faut rompre chaque jour avec le bruit du quotidien, refermer un instant la porte sur le vacarme trépidant de notre « modernité », fermer le poste, couper le wifi permanent de nos préoccupations, pour laisser Dieu nous parler à l’oreille du cœur. Car Dieu ne parle que si nous commençons par nous taire devant Lui.« Se taire, disait Madeleine Delbrêl, ce n’est pas ne rien dire, c’est mettre toutes les puissances de son âme à écouter… »
Le désert est enfin appel à la faim et à la soif.  Impossible de laisser se creuser en nous la faim de Dieu, si nous sommes sans cesse comblés et repus par cette consommation frénétique dont le Pape François dit dans son encyclique combien elle nous conduit droit dans le mur. Comme dit la chanson de Souchon : « On nous fait croire, que le bonheur c’est d’avoir, de l’avoir plein nos armoires, dérisions de nous, dérisoires… » Oui, frères et sœurs, le désert du Carême est aussi appel à la dépossession, à la sobriété bienheureuse sans laquelle ne renaîtra pas en nous la faim d’avoir faim du seul pain qui rassasie et met en route vers toutes les faims et les urgences humaines.
A l’entrée du Carême, saint Bernard ne formulait qu’un vœu à ses moines : « Retrouvez la joie du désir spirituel ».
Je vous souhaite, je nous souhaite de nous laisser envahir par cette joie !  Entrons dans ce temps du désir qu’est le désert du Carême avec comme horizon de laisser l’Esprit unifier notre cœur. Et d’y semer la miséricorde.
Laissons Dieu devenir Dieu en nous.
Alors le monde, autour de nous, se réchauffera.

(c) Bertrand Révillion

5.12.17

JEAN D'ORMESSON : "J'ESPÈRE TELLEMENT QU'IL EXISTE !"



Nous avions lié une relation amicale et confiante. J’aimais aller chez lui où nous ne parlions pratiquement à chaque fois que de Dieu ! Jean d’Ormesson se définissait comme un “agnostique catholique”, manière pudique de dire qu’il se tenait sur le bord du mystère, réfractaire à toute certitude spirituelle. En tremblant, je lui avait adressé mon roman “Dieu n’y peut rien - Tempête en Chartreuse” (cerf) et de sa belle écriture, il m’avait encouragé. C’était un grand homme, pétillant, drôle, libre et mystique. Comme tant de ses amis, je suis triste de le voir partir. Peut-être “sait-il” enfin si Dieu existe ?


Voici le dernier entretien que nous avons réalisé ensemble, dans son jardin... C’était en novembre 2014 pour la revue “Prier”.


-       Bertrand Révillion : Vous vous êtes souvent présenté, Jean d’Ormesson, de manière un peu paradoxale, comme un « catholique agnostique ». A la lecture de votre dernier livre, « Comme un chant d’espérance », j’ai l’impression que votre doute à l’égard de l’existence de Dieu a sensiblement fondu !

-       Jean d’Ormesson : Le christianisme m’émerveille. Cette idée selon laquelle Dieu se fait homme est tellement grande, époustouflante, unique que l’homme n’a pas pu la trouver tout seul ! Il faut être Dieu pour imaginer l’incarnation, un Dieu qui vient vivre, respirer, aimer, souffrir au cœur de nos faiblesses humaines. Je suis donc, si je puis dire, irrémédiablement catholique ! Et je sais que je mourrai catholique. Quant au doute que vous évoquez, je crains qu’il ne me taraude encore un bon moment !

-       Expliquez-moi…

-       Nos mots ne peuvent pas dire grand chose de Dieu. Notre langage ne peut pas l’enfermer dans une définition. Il est toujours « autre chose » que tout ce que nous pouvons connaître. Nous sommes plongés dans l’espace et le temps, il est dans l’Éternité. Impossible aux hommes de se faire la moindre idée  du néant, de l’infini et de Dieu. Autrement dit, je peux espérer que Dieu existe mais je ne peux pas le savoir. La foi échappe à toute certitude. Toute « preuve » de l’existence de Dieu est illusoire. Alors, il nous faut choisir entre le néant travaillé par le hasard et Dieu. Et s’il faut parier, je choisis Dieu.

-       Sans savoir s’il existe vraiment…

-       Je ne peux par vous dire que je sais que Dieu existe. Je peux à peine vous dire que je crois qu’il existe. Ou alors, il faut bien entendre le mot croire avec toute l’incertitude qu’il contient. Croire, ce n’est pas savoir, un croyant n’est pas un savant. Être croyant, c’est accepter une marge d’incertitude. Même Mère Teresa, à la fin de sa vie, n’osait plus trop affirmer sa foi, plongée qu’elle était alors dans le doute. Peut-être suis-je aujourd’hui moins dans le doute, mais je n’en sais pas davantage. La foi est la forme de mon espérance !

-       Ce Dieu que vous « choisissez », il est créateur ?

-       Je n’arrive pas à imaginer que notre monde, que la vie, que l’univers soient le fruit du hasard et de la nécessité. Alors, oui, je crois en un Dieu créateur. C’est une croyance, pas un savoir. Comment Dieu est-il créateur ? A quel « moment » intervient-il ? Je n’en sais absolument rien ! Nous ne pouvons rien savoir de ce qui « est » - ou « n’est pas » -  avant le Big bang ni de ce qui « est » - ou « n’est pas » - après notre mort. Est-ce le néant ? Est-ce l’éternité ? C’est comme si nous étions confrontés à deux murs infranchissables. Comme je l’écris dans mon livre, « si l’univers est le fruit du hasard, si nous ne sommes rien d’autre qu’un assemblage à la va-comme-je-te-pousse de particules périssables, nous n’avons pas la moindre chance d’espérer quoi que ce soit après la mort inéluctable. » C’est le choix que font nombre de nos contemporains. Un choix qui tente d’assumer courageusement l’absurde. Moi, je crois – où plutôt j’espère – que Dieu est à l’origine de l’univers. Entre l’absurde et le mystère, je choisis le mystère. Je crois qu’il y a, à l’origine, un esprit, une volonté, un « plan ». Aristote aurait évoqué une « cause première ». Je vois trois moments majeurs dans la création : le big bang originel, l’apparition de la vie, puis celle de la pensée. La création est une histoire fantastique.

-       Qu’est-ce qui vous fait pencher vers cette… hypothèse d’un Dieu créateur ?

-       Sans doute mon tempérament, mon goût du bonheur, aussi ma crainte farouche du désespoir. Mais la raison fondamentale est que je n’arrive tout simplement pas à imaginer que l’univers soit le fruit du hasard. Impossible ! J’ai un grand respect pour celles et ceux qui se disent athées. Mais l’athéisme me semble une position intenable, insensée. « L’insensé dit en son cœur : il n’y a point de Dieu » chante le psaume 14. De même que nous ne pouvons pas dire, de manière quasi scientifique, qu’il y a un Dieu, de même nous ne pouvons pas affirmer qu’il n’y a pas de Dieu. Nous n’en savons strictement rien ! Vous connaissez cette blague d’un rabbin : « Ce qu’il y a de plus important, c’est Dieu : qu’il existe, ou qu’il n’existe pas » !

-       Donc, de ce Dieu, vous ne pouvez rien dire ?

-       Le seul qui puisse me dire, nous dire, quelque chose de Dieu, c’est Jésus. Lui seul sait, lui seul est le chemin que nous pouvons emprunter, la porte que nous pouvons franchir pour nous approcher de Dieu. Et que nous dit-il ? Deux points essentiels : Dieu est amour et Dieu à besoin de l’homme pour aimer.

-       Qu’avez reçu du catholicisme de votre famille ?

-       Ma mère était très croyante, pieuse, catholique romaine. Mon père, issu d’une famille marquée par le Jansénisme et la Philosophie des Lumières était sans doute un peu plus à distance, bien que pratiquant. Un jour, alors que j’étais encore enfant, je l’ai entendu prononcer cette phrase très étrange dans le milieu qui était le nôtre : « Est-ce que Dieu existe ? Personne n’en sait rien » ! Je crois être resté l’héritier de cette forme de doute, à mes yeux plutôt fécond…

-       Vous écrivez : « Je crois en Dieu parce que le jour se lève tous les matins… »

-       … et parce que je me fais une idée de Dieu dont je me demande d’où elle pourrait bien venir s’il n’y avait pas de Dieu !

-       Ce Dieu, vous en parlez beaucoup dans vos livres…

-       C’est la seule question vraiment importante ! Il n’y en pas d’autre…

-       Mais, Jean d’Ormesson, Lui parlez-vous ?

-       Au cours de ma vie, j’ai eu le sentiment, peut-être à tord, qu’Il me parlait assez peu. Mais je ne lui en ai jamais voulu de ce silence. Sans doute n’ai-je pas su, malgré mes efforts, tendre suffisamment l’oreille.

-       Ce n’était pas tout à fait ma question !

-       Est-ce que je Lui parle ? Vous me posez la redoutable question de la prière. Est-ce que je prie ? Oui. Peut-être, à certaines heures, le travail de création littéraire peut-il s’assimiler à une forme de prière. J’écris beaucoup « sur » Lui, ou plus exactement « à cause de Lui ».  Parfois, une fraction de seconde, je me dis : « j’ai enfin compris », puis le brouillard retombe. J’espère de tout mon cœur et de toute mon âme que Dieu existe. C’est peut-être ma manière de prier. J’ai adressé mon livre à un dominicain que m’avait signalé une amie, avec cette demande, à la fin de la dédicace : « Priez pour moi ». Ce dominicain m’a répondu par une lettre admirable. Et il a ajouté ces mots : « Vos livres sont une prière ».

-       Vous citez souvent la fameuse question du philosophe Leibniz : « Pourquoi y a-t-il quelque chose au lieu de rien ? »…

-       C’est une question abyssale. Pourquoi notre univers est-il sorti du néant ? Et d’abord, sommes-nous certains qu’il s’agissait d’un « néant » ? Y avait-il « quelque chose » avant le Big bang, il y a plus ou moins quatorze milliards d’années ? A partir d’une tête d’épingle infiniment plus petite qu’un grain de sable, par une explosion d’une température et d’une densité inimaginable, l’espace est sortit du néant pour entrer dans une phase d’expansion qui continue encore aujourd’hui. Avec l’espace, c’est le temps qui apparaît. Alors naissent les galaxies, les étoiles, la terre. Puis, hautement improbable, apparaît la vie. Et avec elle l’amour, la pensée, l’art, Bach, Chateaubriand, les Confessions de saint Augustin… Comment affirmer que tout cela n’est que le fruit hasardeux d’une gigantesque partie de dès ? « Dieu ne joue pas aux dès », disait Einstein.

-       Que répondez-vous à la question de Leibniz ?

-       Eh bien, en balbutiant devant cet insondable mystère, je suis porté à croire qu’il n’y a qu’une seule réponse possible. S’il y a effectivement « quelque chose, plutôt que rien », c’est parce que Dieu a distingué le tout du rien. Sa création consiste à tirer le monde et la vie du néant infini et de l’éternité du rien !

-       Création où Il reste mystérieusement présent ?

-       C’est là que surgit cette fantastique révolution du christianisme. Dieu se fait homme, il envoie son fils rejoindre notre humanité et annonce un Dieu d’amour. C’est incroyable, fabuleux cette idée de l’incarnation ! Un Dieu qui nait d’une femme, qui vit la vie d’un homme, qui traverse la souffrance et la mort comme tout homme. Il faut être Dieu pour oser une telle idée ! Par le Christ, nous pouvons enfin approcher un peu l’identité de Dieu : il est l’amour. « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimé ». « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. » Et encore « J’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ; soif, et vous m’avez donné à boire… » Voici que le royaume de Dieu est au milieu de nous. Voici le chemin qui nous est indiqué par le Fils de l’homme : la seule façon d’aimer Dieu est de servir les hommes. Dieu se fait homme pour que l’homme tente de se hisser à hauteur du divin. L’incarnation divinise l’humanité. S’il nous est impossible de connaître Dieu, ni de l’imaginer, ni de le concevoir, nous pouvons nous en faire une petite idée à travers  l’homme, grâce au visage de l’homme, grâce à l’amour de l’homme. S je suis catholique, c’est parce que, au cœur de la foi chrétienne, est inscrit cette vérité : Dieu est amour.

-       Vous écrivez encore : « Je suis de ceux qui croient qu’il est très beau mais très difficile et assez désespéré d’aimer les hommes sans aimer Dieu. »

-       Croire en Dieu, c’est croire qu’il y a quelque chose au-dessus de nous qui nous pousse à aimer les hommes au lieu de les détester.

-       Parce qu’au travers le visage de l’homme, c’est celui de Dieu qui se dessine ?

-       Oui. J’ai été malade. J’ai eu à affronter la souffrance. J’ai vu des médecins extraordinaires se lever la nuit, ne pas compter leurs heures, tenter patiemment d’apaiser la douleur, se trouver impuissant face à la mort inéluctable. Parmi eux, certains m’ont confié leur athéisme, leur certitude que Dieu n’existe pas, qu’il faut, vaille que vaille, se débrouiller chaque jour face à l’absurdité de l’existence. Je les admire. Je ne sais pas comment ils font.

-       Croire apaise-t-il d’une quelconque façon la souffrance ?

-       Non. La douleur est sans aucun doute aussi vive chez le malade croyant et chez le patient athée. Le mal et la souffrance ont-ils un sens ? Cette question n’en finit pas de nous tourmenter.  Si sens il y a, il nous échappe totalement. Dieu seul sait.

-       La mort du Christ en croix…

-       Une folie absolue. Le Fils de l’homme vient totalement rejoindre notre humanité dans sa fragilité. Lorsque nous naissons, nous entrons dans le temps, ce qui signifie que déjà nous nous approchons de la mort. Le Christ partage avec nous cette finitude. Il se dépouille de sa toute puissance, et balaie ainsi toutes les fausses idées que nous nous faisons de Dieu. Le message de Jésus est sublime.

-       Sa Résurrection…

-       Je l’espère mais je n’en sais rien. Je reste souvent au bord du tombeau du Vendredi saint. La « certitude » du matin de Pâques m’échappe la plupart du temps...

-       Qu’est-ce qui demeure noué…

-       J’ai un peu de difficulté avec la Résurrection de la chair. J’avoue ne pas y comprendre grand chose même si je pense que, mystérieusement, une part de nous-même, de notre être demeure après la mort. La grande question n’est pas de savoir si l’éternité existe. Hors de l’espace et du temps, il y a forcément une forme d’éternité. Ce qui est compliqué, c’est de savoir si cette éternité est vide, emplit du seul néant, ou si au contraire, elle est « habitée » par ce Dieu infiniment aimant dont j’espère tant qu’il existe.

-       Interrogé sur ce qui se passe après la mort, le philosophe Paul Ricoeur écrit : « Rien ne m’est du. Je n’attends rien pour moi, je ne demande rien. J’ai renoncé – j’essaye de renoncer –  à réclamer, à revendiquer. Je dis : Dieu, tu feras ce que tu veux de moi. Peut-être rien. J’accepte de n’être plus… »

-       C’est magnifique. Je m’y retrouve assez bien. Un autre philosophe, Vladimir Jankélévitch disait ceci : « Vivre est éphémère. Mais le fait d’avoir vécu cette vie est un fait éternel. » Pour le dire autrement  avec saint Paul, « l’amour ne passera jamais ». L’amour, que nous avons donné et reçu, l’Éternité en garde mémoire pour toujours. « S’il me manque l’amour, je ne suis qu’un cuivre retentissant, qu’une cymbale qui résonne… »

-       Cette foi chrétienne…


-       … je la cherche, plus que je ne la possède. Je crois que je la cherche depuis toujours. Incapable d’être athée, je me range plutôt dans la catégorie des croyants mais je crains être encore cet « agnostique catholique » un peu bizarre que vous évoquiez à l’orée de notre conversation. Il faudra bien que je règle ce problème avant de mourir. Cela commence à devenir urgent ! Je préfère, au mot « foi », celui d’espérance. J’ai une irrépressible espérance que Dieu existe et qu’il nous aime. Je vais vous avouer quelque chose : en fait, je pense à Dieu sans cesse ! Vous connaissez l’histoire de cette religieuse, très croyante, fervente et engagée corps et âme. On lui demande quelle serait sa réaction, si, après sa mort, elle découvre que Dieu n’existe pas. La sœur réfléchit un court instant puis lance : « Eh bien, je Lui dirai qu’Il a tord ! Et que je l’aime quand même…»



2.12.17

"DÉSOLÉ : C'EST COMPLET !"

Méditation pour 1er Dimanche de l’Avent B – 3 décembre 2017




L’évangile de ce 1er dimanche de l’Avent nous invite à la veille, à la vigilance…

Nous sommes appelés, dans cette marche vers Noël qui s’ouvre devant nos pas, à sortir vigoureusement de notre torpeur.  

Tant de préoccupations, de soucis, de prétendues priorités, de « divertissements » (au sens ou Pascal utilisait ce mot, pour évoquer notre fuite devant les questions essentielles), contribuent - dans nos existences qui courent si souvent à la surface d’elles-mêmes -  à cet endormissement de l’âme qui nous guette.

« Il y a en nous quelqu’un d’à moitié étouffé qui a absolument besoin de se mettre à l’aise » disait magnifiquement Paul Claudel.

Si nous voulons accueillir l’hôte intérieur, l’enfant de la sainte promesse, il nous faut nous réveiller pour mener en nous cet ardent travail spirituel de désencombrement ; faire « place nette » afin que le Christ, quand il viendra, ne trouve pas punaisé sur la porte de l’auberge de notre cœur un vilain écriteau indiquant : « complet » !

Car c’est un peu notre rêve : être « complet », sans manque ni béance, sans désir non satisfait qui nous taraude, être « autosuffisant », trouver par nous-même et en nous-mêmes nos propres raisons de vivre, ne compter que sur nous-même, prétendre tenir debout seul dans l’existence quelques soient les événements et les avis de tempêtes. « Besoin de personne ! » « Ni Dieu, ni maître ! »
Rêve ô combien chimérique !

Entrer en Avent, c’est d’abord nous rappeler que nous n’y arriverons pas seuls, que nos vies ont besoin d’être relevées, guidées, épaulées, sauvées par un Autre.

Entrer en Avent, c’est faire aveu de faiblesse et de fragilité, reconnaître notre cécité, et, comme Jacob dans son combat avec l’Ange, l’inévitable claudication de nos vies.

Car, à quoi bon entrer en Avent si ce n’est pas pour attendre un Sauveur ?

Celui qui, comme le dit la nouvelle formulation du Notre Père, ne nous laissera pas « entrer en tentation ».

Cette tentation à laquelle le « diviseur » (c’est le sens étymologique du mot « diable » - « diabolos » en grec) essaie de faire succomber Jésus dans le désert : celle de la toute-puissance qui donne l’illusion d’avoir tous les pouvoirs, de se croire capable de combler par soi-même ses propres faims, de guérir par soi-même ses propres blessures, d’accéder seul, tel l’égal d’un dieu prométhéen, au sens et à la vérité…

L’Église a raison de modifier cette traduction du Notre Père (que nous inaugurons ce week-end)  qui pouvait laisser penser que c’est Dieu lui-même qui nous soumettrait à la tentation.
Comment, en effet, un Dieu d’amour pourrait-il – prétendument pour notre bien –  nous tendre un piège, mettre devant nous une occasion de chute ?
Dieu n’est pas un tentateur, ou alors c’est un Dieu pervers !

Lorsque l’évangile nous raconte les quarante jours  de Jésus au désert, c’est bien le diable qui tente le Christ ; pas Dieu !
Comme l’écrit saint Jacques : « Dans l’épreuve de la tentation, que personne ne dise : "Ma tentation vient de Dieu", Dieu, en effet, ne peut être tenté de faire le mal, et lui-même ne tente personne » (Jc 1, 13)

Lorsque cette nouvelle traduction vient rectifier celle – mal comprise – en vigueur depuis 1966, c’est une toute autre pédagogie qui est mise en lumière.
Non plus : « Ne nous soumets pas à la tentation » ;
mais désormais : « Ne nous laisse pas entrer en tentation ».

Autrement dit, retiens-nous, Seigneur, lorsque nous sommes tentés de franchir la porte qui ouvre sur le gouffre de l’absurde, freine notre élan lorsque nous risquons de ne plus croire en Toi, lorsque notre quête de Toi s’essouffle dans les raides escaliers de nos vies bouleversées, lorsque nous commençons à douter de ta venue, lorsque l’auberge de notre âme prétend afficher « complet », incapable d’entendre les appels de l’espérance qui frappe à la porte et patiente, encore et encore, sur le seuil de nos vies afin de venir naître en nous…

Oui, entrer en Avent, c’est commencer par se batte contre cette lourde porte que nous sommes tentés de verrouiller de l’intérieur pour empêcher le Christ de venir respirer en nous et nous donner son propre Souffle.

Il nous faut la débloquer, cette porte. Et nous n’y arriverons pas seuls !

Laissons le Père – notre Père – nous aider à donner le vigoureux coup d’épaule et de rabot qui nous manque pour libérer l’accès à la venue de son Fils en nous, « sur la terre comme au ciel », dans l’ombre et la lumière, la pesanteur et la grâce.

Oui, en cette marche de l’Avent, demandons au Père de nous préparer à la venue de son Fils, travaillons dans le quotidien de nos jours, en couple, en famille, dans nos engagements sociaux et professionnels, au cœur des urgences auxquelles nous appelle la solidarité avec les plus pauvres,  à ce que Son « nom soit sanctifié », à ce que Son « règne vienne », à ce que Sa « volonté soit faite sur la terre comme au ciel ».

Laissons-Le restaurer nos forces en nous donnant « notre pain de ce jour », en pardonnant « nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés », en veillant, comme un père tendre et vigilant, à ce que nous n’entrions pas « en tentation », celle qui consisterait à prétendre pouvoir nous passer de son aide et de sa lumière ; à croire à un « salut sans sauveur » ! Oui, laissons-le, sur ce sentier de l’Avent, nous délivrer « du mal », c’est à dire de tout ce qui nous divise, nous tiraille et nous empêche de faire l’unité en nous « par Lui, avec Lui et en Lui ».

Contemplons-le, ce père qu’Isaïe nous présente assis à son tour de potier sur lequel il pose la glèbe revêche de nos vies qu’il va, de ses mains douces et fermes, travailler, malaxer, pétrir pour en faire cette argile souple et docile avec laquelle il façonne déjà le vase sacré, la crèche de sa divine Présence…

© Bertrand Révillion